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L'esprit et la lettre   Revue des 100 Cols n° 23 - 1995
Le Collet monté   Revue des 100 Cols n° 25 - 1997
Pédaler dans la schluchtcroute  Revue des 100 Cols n° 28 - 2000
Ecole et cols   Revue des 100 Cols n° 30 - 2002
La Bonette
  Revue des 100 Cols n° 34 - 2006
La montagne aux 100 000 brebis  Revue des 100 Cols n° 38 - 2010

L’esprit et la lettre

Il me fallait élargir le nombre de mes cols de « + de 2000 m ». La proximité d’Andorre m’en offrait l’opportunité. Avec mon fils de 17 ans, nous avions décidé d’enchaîner le col d’Ordino (1989 m), le Port de Rat (2363 m) aller et retour avant les ascensions cumulées du col de la Botella (2091 m) et du col de Cabuc (2300 m). Une halte pique-nique avec le reste de la famille avait été envisagée avant le sommet de la Botella.

Après l’échauffement constitué par le col d’Ordino encore couvert des encouragements aux héros du tour de France passé par là en 1991, la montée sur le Port du Rat entama les choses sérieuses. Les forts pourcentages de la sortie d’El Serrat nous ramenèrent à la réalité de la montagne. Conscient de la longueur et de la répétition des efforts à venir, j’optais pour le 32, cependant que mon fils plus accro de cyclisme que de cyclotourisme n’avait d’autre ressource que d’emmener, voire parfois d’arracher, son 42x22.

La fin de matinée était déjà chaudement ensoleillée mais la montée se fit sans trop de mal… jusqu’au bout de la route ; car restaient encore 3 km de chemin empierré, moins difficiles d’ailleurs que l’ascension précédente. Un essai scabreux sur les 300 premiers mètres - risque de crevaisons ou de chutes - nous fit mettre pied à terre et m’interroger.

Une semaine plus tôt, nous avions gravi le col de Pradelles, qui a l’énorme contrariété pour un adhérent du club des 100 cols de culminer à 1986 m. Poursuivant nos efforts, nous avions atteint l’extrémité de la route à la cime de Coma Morera (2205 m) mais ce n’est pas un col. Or moins d’un kilomètre avant le sommet existe sur la droite un véritable col, celui de la Bassa (2108 m) qu’on peut rejoindre par un chemin d’alpage de 700 m environ. Déjà j’avais hésité à emprunter cette voie pour laquelle un vélo normalement constitué, de cyclotouriste, n’était pas fait. Les ¾ du parcours sur le vélo, ¼ à pied, j’y allai. La situation m’avait laissé insatisfait. Effectivement, quand on est adhérent aux 100 cols, il faut respecter les deux objectifs : franchir de cols et surtout être cyclotouriste. Ce jour-là, je m’étais senti bien plus cyclotouriste en me hissant à la force des jarrets et des pédales jusqu’à la cime de Coma Morera, plus élevée, qu’en poussant parfois mon vélo pour pouvoir annoncer officiellement et honnêtement sur ma liste de fin d’année que j’avais franchi à bicyclette le col de la Bassa.

Me remémorant cet épisode précédent, je choisis finalement de ne pas escalader la fin du Port de Rat. La chose aurait été possible avec un vélo spécialement équipé mais il ne m’intéresse pas d’avoir un VTT que j’utiliserais seulement deux semaines par an. Alors nous pourrions bien sûr pousser notre vélo, quitte à y remonter sur les derniers mètres. Mais franchement non, la situation nous paraissait incongrue - le Bassa, ça avait suffi.

Certes, en respectant la lettre, nous avions ajouté un plus de 2000 m à notre actif, mais conservions-nous encore l’esprit ? Privilégiant le cyclotouriste au chasseur de cols, dans l’impossibilité où nous étions d’effectuer la montée complète sur notre vélo, nous fîmes demi-tour et, après une descente revivifiante sur Ordino et la Massana, nous rattrapâmes l’ascension elle aussi très exigeante du col de la Botella. Le pique-nique familial nous ayant reconstitués, nous poursuivîmes tant bien que mal avec nos développements respectifs jusqu’au col, récompensés par une vue superbe. Et cette fois, au terme de 5 nouveaux kilomètres de moins en moins goudronnés mais tout à fait praticables, nous atteignîmes sur nos bicyclettes le col de Cabuc (2300 m).

Et celui-là, pas de doute, nous pouvions l’inscrire, nous l’avions « eu » dans la lettre et dans l’esprit.

Yannick HINOT

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Le Collet monté

Un premier séjour familial en Haute-Savoie en août 1991, nous avait permis de découvrir le plateau des Glières, haut lieu de la Résistance, propice au recueillement quand ce n'est pas à la ... cueillette : les habitants de la vallée ne dédaignant pas d'y monter faire le plein de champignons.

Tout là-haut, culmine le col des Glières, à 1440 mètres : une simple formalité à gravir... quand on a ,au préalable. escaladé les 11 km du col du Collet, dont les 7 derniers offrent une pente redoutable de 8,9 % de moyenne, supérieure à celle des Galibier. Alpes d'Huez et autre Tourmalet ! La montée en voiture sur une route ombragée et virageuse, au revêtement impeccable, nous donnait déjà une idée de la difficulté :
"Tu serais pas capable de monter ça" lança Karelle, 11 ans , à Yohann. son frère aîné cyclo 14 ans. Cette remarque aigre-douce eut le don de piquer la fierté de celui-ci : il consacra ses deux sorties suivantes à peaufiner son entraînement dans le but avoué de relever le défi et de "se faire" le collet.

Nous étions un lundi matin. Papa avait besoin d'une sortie tranquille pour se remettre de la Chartreuse, une cyclosportive dont il était venu à bout, avec ses 6 cols, dans le magnifique massif du même nom, le samedi précédent. Il emmena donc Yohann avec lui et, sans rien dire, ils arrivèrent à Thorens-Glières, au pied du col. Pas fou, le garçon :
"On fait pas le Collet aujourd'hui ?
- On va juste essayer, histoire de voir jusqu
'où tu peux déjà grimper."
Il fallait bien éviter le stress ! Les 4 premiers kilomètres sont de la rigolade, mais dès qu'on tourne à gauche à la pancarte indiquant "Col du Collet - 7 km", on rit jaune, on grince des dents, le dérailleur aussi; c'est d'emblée 9 % et ce sera la dose minimum jusqu'au sommet, sauf un répit de 7 % aux 2/3 de l'escalade. Le "tout à gauche" s'impose aussitôt, à savoir un 28x23 que Yohann ne quittera plus et qui nécessitera même des relances en danseuse, de plus en plus fréquentes au fil des hectomètres - ne parlons pas des kilomètres qui n'avaient jamais défilé aussi lentement - ! Bref, si l'on ose dire, à force de sueur, de questions sur la distance restante, d'une grosse dose d'obstination et de courage, Yohann se disait que tant qu'à faire d'en avoir déjà autant bavé, autant poursuivre. Et il parvint au bout de l'escalade.

Au retour, ce fut papa qui rapporta la performance du fiston. Karelle admit l'évènement mais ne s'avoua pas battue :
"Si tu l'as fait, moi aussi, j'y arriverai bien!
- Il faudrait d'abord que tu roules un peu plus. Allez, je te donne 5 ans pour le faire.
- 5 ans? Ça me fera 16 ans maximum. Hmm! D'accord; qu'est-ce qu'on parie?"
Du coup, le défi changeait de camp. Quant aux parents, témoins attentifs, ils n'avaient plus qu'à décider de revenir un jour dans le secteur! En attendant, ils habitaient toujours en Anjou, où Karelle roulait quand cela lui disait. Les cols y sont d'ailleurs rares même si on déniche de belles grimpettes (les participants de la Semaine Fédérale 96 ne démentiront pas). Mais elle pensait toujours à son pari : l'âge et la taille venant, en 94, elle récupéra le vélo de son aîné et escalada ses premiers cols du côté de Font-Romeu.

Ce fut l'Ain, au pied du Grand Colombier, qui fut choisi comme théâtre des vacances 96... 5 ans après la Haute- Savoie toute proche. Pendant la première semaine, après le 15 août, tout le monde pédale : le père et Yohann pour préparer la Megève - Mont-Blanc et essayer ensuite d'entrer dans la confrérie des Fêlés du Grand Colombier, le jeune frère pour gravir son premier col et Karelle pour s'attaquer au Collet (et n'oublions pas la maman qui encourage tout son monde).

Après une montée en régime progressive, Karelle fut bientôt jugée prête pour effectuer sa tentative. Le jour dit, toute la famille se transporte à Thorens-Glières. Yohann part seul et ne fait qu'une bouchée du col jugé si fameux 5 ans plus tôt.

C'est Karelle que papa accompagne cette année, entrant rapidement dans le vif du sujet après les 4 premiers km de mise en jambes. La difficulté de cette ascension, c'est sa pente élevée ; son intérêt, c'est sa régularité. Alors, ça se passe dans la tête : "Si j'ai fait 1 km, je peux bien faire le suivant." Le tout est de trouver le tempo approprié et de le conserver. Papa veille, se trompant dans les distances à cause d'un compteur défectueux : ils devraient être en haut qu'ils abordent tout juste le passage de léger répit ! Qu'importe, la fille est aussi obstinée et têtue que le garçon. Comme lui, sans mettre pied à terre, elle se hisse au sommet du redoutable col. Détail : elle fait tellement de vélo qu'elle ne sait pas se mettre en danseuse : ces 7 km à 8,9 %, elle les avale finalement sans lever les fesses de la selle!

Tous deux ont gagné leur pari : la montagne "ça vous gagne", ça se gagne aussi. Mais rassurez-vous, même s'ils ont le Collet monté, cette petite aventure sportive ne leur est pas montée à la tête.

 Yannick HINOT 

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Pédaler dans la schluchtcroute

Gaspard fixait d'un air dépité son vélo bêtement à plat, appuyé contre le poteau, trois kilomètres en dessous du col de la Schlucht. Il était 13h et cela faisait 2h30 qu'il attendait depuis qu'il avait fait prévenir son épouse. De Mittlach, où ils gîtaient, il fallait à peine trente minutes pour rejoindre par Munster, le sommet du col. Certes, il y avait le problème de la choucroute, mais pas de quoi justifier une aussi longue attente. Quelque chose clochait !

Gaspard décida alors de faire le point. Départ du gîte à 9h et le coucou à Lucie qui le regardait s'éloigner ; elle savait qu'il allait jusqu'à la Schlucht et qu'il serait de retour de bonne heure, à cause de la choucroute. Cinq kilomètres tranquilles pour atteindre Metzeral au pied de la sévère montée du Platzerwasel qui conduit à la route des Crêtes. Arrêt à la boucherie du pays pour commander la choucroute garantie locale authentique. Ah, il aurait fallu un récipient ! Tant pis, il écourterait sa sortie ; au sommet de la Schlucht, il ferait demi-tour et repasserait au gîte pour prendre l'indispensable ustensile.

Une route plate le conduisit à Munster, puis, il prit à gauche pour gagner Soultzeren et le pied de la Schlucht. Escalade plutôt légère de 13 km que son fils de dix ans avait déjà réussie sans mettre pied à terre. La sortie étant écourtée, il s'offrit une montée allègre et le sommet apparut à 10h15, heure où les premiers touristes en provenance de Gérardmer, du Bonhomme et du Markstein affluent. Aussitôt, il décrivit un large demi-tour et s'engouffra  dans la descente, quand son élan fut brisé net par une banale crevaison, 300 m plus bas. C'est le lot de tous les cyclos !se dit-il. Changement de chambre à air - tiens, il n'en avait qu'une- et alertes coups de pompe qui eurent tôt fait de l'alerter... que le pneu se fendait le long de la jante, laissant apparaître la chambre à air qui sortait rapidement de son lit. Devant ce constat " déchirant ", Gaspard entreprit de changer de pneu ; seulement voilà, devenu soudain fébrile, il pinça  sa chambre à air : ah ! le sot ! ( l'écho lui renvoya aussitôt un autre son ). Et pas de seconde chambre à air et pas la moindre rustine ; pas de quoi être fier non plus ! Penaud, Gaspard regagna pédestrement, le col pour téléphoner à son gîte. Comme correspondant, il ne trouva que le fils du logeur auquel il expliqua qu'il était en panne au col de la Schlucht, s'il pouvait demander à Lucie de venir le chercher et de s'arrêter, en passant, à la boucherie de Metzeral, pour porter le récipient et prendre la choucroute. II était alors 10h30 et Gaspard refit le bout de chemin à pied, repéra un endroit dégagé pour permettre à la voiture de faire aisément demi-tour et attendit et attendit...

Lucie ne cachait plus son inquiétude. Il avait été question d'un retour à midi au plus tard. II était maintenant 13h et l'orage qui s'en mêlait aussi. Les enfants salivaient devant la choucroute qui elle, était bien là. En effet, le fils du logeur avait dès 10h30, fait part du coup de fil, mais, de son accent alsacien tellement chantant, Lucie n'avait pu extraire que quelques mots : " Schlucht ", peut-être " choucroute " et sûrement "plat"; alors, dans la foulée, elle avait foncé jusqu'à la boucherie de Metzeral et ramené la choucroute. La choucroute attendrait, car, Lucie décida d'entamer les recherches sous la pluie battante. Elle savait que Gaspard préférait les circuits aux allers retours, alors, il avait dû descendre par le Platzerwasel. Vaines recherches et retour à la case départ. II était 13h30 et les enfants s'attablèrent ; pas Lucie.

Voyant lui aussi monter l'orage, Gaspard avait repris son vélo et poursuivait à pied la descente. Après tout Soultzeren n'était qu'à dix kilomètres ! Mais une forte ondée l'obligea à chercher refuge à l'orée du bois.

Ne tenant plus en place, Lucie reprit la voiture, et depuis une cabine appela la Gendarmerie de Munster qui la renvoya au col de la Schlucht qui la renvoya à la Gendarmerie de Gérardmer : aucun accident n'avait été signalé. Et nouveau retour au gîte ; la pluie avait cessé, pas l'angoisse de Lucie.

Un quart d'heure avait suffi pour tremper Gaspard et pas question de rester là à grelotter. II repartit, courant à côté de son vélo pour se réchauffer . Il était de plus en plus inquiet pour Lucie. Six kilomètres plus bas, la pluie arrêta ; pas lui. C'est à 14h30 qu'il atteignit Soultzeren. Mais point de vélociste avant Munster à 4 km de là.

II était 15h passées et Lucie tournait en rond ; pourquoi Gaspard ne donnait-il pas signe de vie? En plus, voilà qu'elle tombe sur sa carte d'identité : il l'avait oubliée ! Et en cas d'accident, comment saurait-on que c'est lui ?

Première chance pour Gaspard : un artisan qu'il avait connu au BCMF de Colmar, le prend dans son estafette, le conduit à Munster et lui embaume le coeur en lui expliquant que, Colmar est la ville de France où il pleut le moins. Cependant, Gaspard garde un oeil constamment rivé sur les voitures qu'ils croisent et cinq minutes plus tard, chez le vélociste, tout en réparant sa roue, il guette sans discontinuer la route. Finalement à 15h10 le voilà enfin remis en selle. Mais que fait Lucie ?

"Votre mari ? Comment, vous n'êtes pas allée le chercher, il vous attendait au col de la Schlucht !!! Mon fils ne vous a pas prévenue ? " La loueuse est catastrophée par le malentendu. Lucie s'en moque, elle est soulagée, car, elle sait ; nouvel embarquement immédiat des enfants et en route en direction du col.

Gaspard arrive à Metzeral à 15h25 et veut en avoir le coeur net : il entre dans la boucherie où il apprend qu'une dame est venue prendre la choucroute. Le mystère s'épaissit : le message a donc bien été transmis, mais alors, que fait Lucie ?

Lucie n'est plus qu'à 500m de Metzeral et il est tout de même 15h30. Dans quel état va-t-elle le trouver là-haut ? II aurait dû rappeler ! Mais, juste avant le bourg... "Le voilà !" crient en choeur les enfants.

Gaspard frissonne à l'idée que deux minutes plus tôt, lorsqu'il était à la boucherie, ils auraient pu se manquer ! L'estomac creux, Lucie et Gaspard, las d'émotions successives et malgré l'heure tardive, dégustent leur choucroute. Ils n'en ont jamais mangé d'aussi savoureuse ! Tirant les enseignements de leur mésaventure, ils décident sur-le-champ de prendre quelques leçons d'alsacien, car, aujourd'hui, ils ont vraiment, mais vraiment pédalé dans la schluchtcroute.

Yannick HINOT 

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Ecole et cols

- Eh, monsieur le Cent Cols, que ferez-vous quand la bise sera venue? Grimperez-vous encore? Vous lancerez-vous à la conquête de nouveaux sommets?

- Hélas non, madame la fourmi. J'arrêterai de faire mes provisions car, voyez-vous, j'habite la plaine, pas le moindre morceau de col à mettre sous les dents de mon pédalier. Mais je continuerai de rouler, chaque jour, histoire de ne pas risquer famine.

- Et où roulez-vous donc comme ça de crainte d'être dépourvu?

- Je vais à l'école, sauf pendant les vacances bien entendu, 20 km le matin, 20 km le soir, enfin depuis 6 ans seulement. Avant j'empruntais aux automobilistes une route plus directe, mais c'est la plus meurtrière du département. J'ai fini par me lasser de voir des accidents, de sentir le souffle des camions ou voitures me frôlant, de me faire bousculer par des deux-roues motorisés, de me jeter sur le bas-côté à l'approche d'un moteur vrombissant. Pensez donc, ma chère, sur la fin, me rencontraient ou me dépassaient plus de 100 000 voitures par an. Dommage, je n'avais que 35 km quotidiens à parcourir.

- Alors, vous avez délaissé les grands axes pour les chemins vicinaux?

- C'est vrai, j'ai choisi la tranquillité de la pleine campagne, l'école buissonnière en quelque sorte. J'ai troqué les 8 km de nationale et ses 225 véhicules en moyenne contre 11 km de routes tortueuses et moins de 10 voitures. Tout juste de quoi me tenir éveillé dans les matins sombres et froids du plein hiver. Mais gare aux tracteurs!

- Si j'ai bien compris, monsieur le Cent Cols, vous êtes amateur de colchiques dans les prés?

- A défaut des cols chics de l'été oui, mais je n'en vois guère, bien plutôt les vergers gavés de pommes à l'automne, les épis de mais semence triés et stockés dans les cribs, les labours de l'hiver et des portions de routes couvertes de boue à l'entrée des fermes, les blés qui lèvent, les échalotes perçant sous les plastiques dès février, les haies qui reverdissent, protection contre les vents dominants valant bien le flux des automobiles, les champs de petits pois, de chicorées, de melons, tous verdoyants, promesses pour l'été.

- Quels parcours bucoliques! Vous vivez au rythme des saisons.

- Oui, sauf des chaleurs de l'été qui me font envie parfois; ah! madame la fourmi, le plaisir de partir au travail sans dynamo.

- Mais monsieur le maître des cols, et mes congénères?

- Restons modeste : maître d'école est plus juste. Alors là, depuis 6 ans, j'y ai gagné : chats et hérissons écrasés ont été remplacés par les envols de perdrix, les lièvres débusqués des champs de tournesols fauchés, les lapereaux des matins lumineux de printemps, mais aussi les rats d'eau, les fouines, le chant du coucou et le concert des grenouilles aux beaux jours.

- Et vos compères les humains?

- Finis les coups de klaxon ou appels de phares des copains ou habitués de la nationale qui me voyaient toujours à la même heure. C'était sympa. Les fidèles sont plus faciles à repérer sur les petites routes, lesquelles servent de terrain de prédilection pour les cyclos retraités de la grande ville, eux aussi en quête d'air pur.

- Allant ainsi toute l'année par vaux, ne regrettez-vous pas les monts?

- II m'arrive bien souvent d'y penser, chemin faisant, même si je ne dépasse guère 20 mètres de dénivelée par jour; ça fait au minimum 60 000 mètres depuis le temps, mais rien à voir avec les sensations de la montagne. Alors je fais appel aux souvenirs d'escalades estivales pour donner un peu de relief à mes trajets quotidiens. Il me faut bien subsister, jusqu'à la saison nouvelle.

- Dites donc, monsieur le maître d'école, si je compte bien, vous jouez à ce petit jeu là depuis près de 20 ans?

- Pas facile de vous raconter des fables, madame la fourmi. Disons 20 ans en l'an 2000. J'aurai alors l'honneur d'entrer dans le club très restreint de ceux qui ont parcouru au moins 100 000 km à vélo uniquement pour se rendre à leur travail, et en revenir bien sûr.

- Alors là, foi d'animal, vous me la bâillez belle : faudra-t-il vous appeler monsieur Cent Cols ou bien monsieur Cent mille Kilomètres?

- Ah! maître des cols ou maître d'école? Appelez-moi par mon petit nom, cela me suffira : c'est "cyclo".

Yannick HINOT

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La Bonette : respect !

Certes, il y a des cols européens plus élevés. La route qui se hisse jusqu’à la cime de la Bonette à 2802 m s’enorgueillit pourtant d’être la plus haute d’Europe et les panneaux plantés régulièrement le long de l’usante montée de 24 km, à partir de Jausiers, ne manquent pas de le rappeler aux intrépides usagers. Tous les 3 km, dans la première moitié, puis de façon un peu désordonnée sur la fin, ces panneaux signifient aux cyclotouristes courageux – c’est ici un pléonasme – l’altitude à laquelle ils se trouvent et le nombre de kilomètres restant à escalader. Curieusement, celui qui indique encore 5 km d’efforts se situe à 3 km du sommet ! Pas de trace, durant cette montée, de bornes kilométriques ; les grands cols voisins en sont pourtant fiers : elles mentionnent, outre la distance et l’altitude, le pourcentage d’élévation du kilomètre suivant. Peut-être l’affichage si souvent répété des efforts à fournir serait-il ici plus décourageant que rassurant sur le niveau de compétence du chasseur de cols.

Pourtant, une pente moyenne légèrement inférieure à 7% ne représente pas un obstacle insurmontable pour un cyclotouriste montagnard un tant soit peu entraîné. Mais fichtre, il faut tenir tout de même 24 km avec de rares moments de répit, suivis quasi systématiquement de rampes plus relevées. D’ailleurs Jacques Roux, l’auteur indispensable des divers Atlas des Cols de France, annonce 2 h 10 d’efforts pour un cyclo de 75 kg capable de rouler sur le plat à 30 km/h de moyenne. C’est, à la minute, le temps que j’ai réalisé, sans le chercher, avec l’avantage d’un poids largement inférieur. À ce rythme-là, j’ai dû dépasser une dizaine de collègues pédaleurs, alors qu’un peu moins me doublaient : un autre matin aurait sans doute donné d’autres chiffres. Parlons-en du rythme : à l’allègre 11-12 km/h des premiers kilomètres se substitue un quasi-invariable 9-10 durant les trois derniers quarts de l’interminable col. Et si le compteur se risque à marquer 12, voire 13 km/h, à la faveur d’un replat soulageant, il ne tarde pas dans les hectomètres suivants, victime de sa présomptueuse précipitation, à redescendre à 8. Le pire reste la rampe terminale, entre le col à 2725 m et la cime à 2802 m, où il finit par plafonner héroïquement à 7 km/h : tout de même !

Bon, il ne faut pas exagérer, la Bonette n’est pas le col routier français le plus ardu (et un simple brevet cyclo-montagnard cumule une dénivelée largement plus importante) mais sa longueur inaccoutumée et son altitude inégalée signent sa différence. Les paysages qu’il vous offre aussi, d’ailleurs ; même si l’humble cyclo qui se coltine ce géant alpin garde souvent la tête rivée sur sa roue avant et les mètres qui le précèdent. Dommage ; le berger qui fait paître sur ces pentes son millier de moutons mériterait lui aussi d’être pris en considération pour la disponibilité athlétique que réclament ses escarpées gardes quotidiennes. Il n’y a bien sûr pas que le cyclotouriste à se targuer de vouloir vivre « grandeur nature ». Rendons-lui toutefois hommage d’oser pratiquer sa discipline favorite dans un cadre si merveilleusement grandiose.

Combien en ai-je vu, ce matin de juillet 2005, des courageux pédaleurs sur les pentes de « la plus haute route d’Europe » ? Une cinquantaine, au bas mot. Et là, j’ai envie de dire « respect ». Respect pour les champions qui vous doublent allègrement en poussant un développement diablement efficace et poursuivant leur chevauchée sans faiblir. Respect pour les vététistes qui ajoutent aux difficultés naturelles de la pente la résistance propre à la largeur des pneus de leur monture. Respect pour ce trio d’Italiens : quel plaisir pour ce père, quelle fierté peut-être, de pouvoir pédaler de conserve avec ses deux fils de 15-17 ans. Respect pour toutes ces féminines qui savent si bien mouliner et qui répondent avec le plus de grâce à votre bonjour ou votre encouragement. Respect pour tous ces cyclos qui hissent leurs 80 kg et plus avec une énergie formidable pour compenser les pesantes lois de la matière. Respect pour ce cyclo qui n’a même pas, alors que je descendais, répondu à mon bonjour, concentré qu’il était sur son pédalage obstiné, sa souffrance, son plaisir sans doute : avait-il 70 ans ? plutôt 80, je pense. Respect pour tous ces cyclo-campeurs, jeunes garçons et filles qui tractent leurs lourdes sacoches au rythme enthousiaste du petit plateau – grand pignon. Respect à tous les pédaleurs anonymes, français ou étrangers, débutants ou chevronnés, le jarret souple ou les épaules cahotantes, le souffle raccourci par l’altitude ou la respiration aérienne, qui ont tout simplement l’audace d’y croire.

S’il est finalement une qualité que l’on peut reconnaître à la cime de la Bonette, outre celles déjà contées, c’est bien l’attrait qu’elle exerce sur la gente cyclo, son pouvoir séducteur et rassembleur, la motivation qu’elle génère, les ressources personnelles qu’elle suscite, l’envie qu’elle donne à un si grand nombre de s’élever avec elle.

Yannick HINOT 

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La montagne aux 100 000 brebis

Les centcolistes  alpins  savent bien qu’il n’y a pas besoin d’aller courir en Nouvelle-Zélande  pour la découvrir puisqu’elle se trouve en France, plus précisément en Ubaye. Les éleveurs locaux, de Barcelonnette, Jausiers et autres villages surplombant la vallée, y font paître leurs propres troupeaux mais c’est par camions entiers que les brebis affluent chaque été retrouver leurs pâturages d’altitude. La plupart arrivent de Provence, peu après la mi-juin ; elles y retournent au terme de l’estive vers le début octobre.

Le cyclotouriste qui voyage dans la région à ces deux périodes de transhumance doit être vigilant car il arrive que des troupeaux, parfois comptant plus de mille têtes, encombrent la route. S’il a les sens exercés, il saura anticiper la rencontre grâce à la musique alerte de quelques sonnailles, ou encore aux innombrables crottes fraîches qui jonchent le parcours.

Difficile d’imaginer un tel foisonnement animal quand on fréquente la vallée en plein été. Ne parlons pas de l’automobiliste qui se cantonne le plus souvent aux grands axes et n’aperçoit de la montagne que des grands pans ou de grandes pentes qui le dominent avec un bel aplomb. Comment se douter de tout l’espace, vital, qui se déploie au-dessus de lui ?

Le cyclotouriste, surtout amateur de cols, n’hésite pas à s’engouffrer dans des vallées transversales  par des routes plus ou moins larges, plus ou moins sinueuses, plus ou moins pentues qui, avant de déboucher sur un col, s’ouvrent souvent sur de larges plateaux d’altitude. Les sonnailles lui révèleront peut-être la présence d’un troupeau ; au-delà de 2 000 mètres, dans les zones où les herbes le disputent avec plus ou moins de succès à la rocaille, il aura du mal à distinguer les brebis des innombrables rochers qui recouvrent les pentes.

Dans la découverte de cette vie montagnarde, le vététiste est le mieux servi, et le randonneur pédestre évidemment mais lui n’est pas chasseur de cols. Le plateau d’altitude est loin d’être plat et unique. Le franchissement d’une barre rocheuse ou une autre trouée par laquelle se faufile un chemin muletier ouvrent à leur tour sur de nouveaux espaces.

Nulle machine, et encore faudrait-il qu’elle ait accès à ces immenses domaines, n’a l’efficacité des brebis, parfois accompagnées de quelques chèvres, pour l’entretien annuel de la montagne. À raison de 3 ou 4 kg d’herbe broutés quotidiennement par une brebis, voilà tout de même de 300 à 400 tonnes avalées chaque jour et quelques hectares tondus bien ras sur ces seules montagnes qui surplombent la vallée de l’Ubaye.

Évidemment, le cyclotouriste qui sue sang et eau pour s’élever au somment des cols de Vars, d’Allos, de la Cayolle, de la Bonnette ou de la Moutière, pour ne citer que les plus hauts, a d’autres préoccupations en tête que le rôle écologique tenu par la gent ovine dans la conservation de l’écosystème montagnard. Je ne suis même pas sûr d’avoir apprécié la présence aléatoire des brebis lorsque, voici trois ans, j’ai grimpé - difficilement car non adepte du vtt - le Parpaillon. Peut-être même leur en ai-je voulu de traverser la piste juste avant mon passage, comme si je ne comptais pour rien, et d’y semer des embûches grasses et glissantes venant s’ajouter aux pièges constants des ornières et saignées en tout genre, aux cailloux acérés ou roulants, sans parler de la pente qui ne quitte pas les 10% pendant 6 km. N’empêche, leur présence m’a redonné vie et apporté de précieux instants de distraction : elles sont tout de même plus sociables que les marmottes et moins sinistres que les rapaces. Quant au berger, qui ne procédait pas dans ce vaste espace à une garde rapprochée, il a été bien content d’apprendre de ma part, lors de mon retour, que quelques-unes de ses ouailles avaient enfreint effrontément les limites du territoire qu’il leur avait réservé.

Aujourd’hui, dernier jour de septembre, je suis remonté à la Cayolle pour y chercher l’ancien col. Le plus dur, une fois redescendu dans la vallée, a été de regagner mon hébergement de vacances : 5 km de routes pentues au-dessus de Barcelonnette se terminant par 2 km d’une piste tout aussi relevée et absolument impraticable à vélo. Voilà à quoi cela mène de vouloir passer quelques jours en bergerie ; mais je ne m’imagine pas y mener l’existence du berger qui, lui, y vit pendant plus de quatre mois. D’ailleurs, alors que le soleil commence à se coucher derrière la crête voisine, le voici qui redescend avec son troupeau qu’annoncent les premières sonnailles. Dans une semaine, il va lui aussi quitter la montagne aux 100 000 brebis.

Yannick HINOT
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La dernière mise à jour de ce site date du10/27/10