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Lettre
ouverte à...
Cyclotourisme 604- juillet-août 2011
Lettre ouverte à ... C’est avec une humilité non feinte et un stylo teinté de bleu et de profond respect que je vous écris ces quelques lignes. Ma déférence n’a d’égale que votre grand âge puisque voilà 120 ans que vous avez vu le jour ; dire que vous avez connu trois siècles différents ! Bon, ramené(e) au nombre d’éditions, 2011 étant la 21e, vous devenez déjà plus humain(e). Depuis le début de cette missive, un doute me taraude qui ne vous a pas échappé : vous avez bon genre, le souci n’est pas là, mais est-il masculin ou féminin ? Vous êtes une épreuve qui a maintes fois ses preuves, vous fûtes une course puis une randonnée. Vous êtes aussi un challenge, un défi, un pari et même deux. On dit plus volontiers « le Paris-Brest-Paris » et je m’en tiendrai plutôt à cette appellation usuelle. Pourtant vous séduisez surtout les hommes, à moins que vous ne soyez misogyne. Il faudra attendre 1931 et vos 40 ans pour voir 4 femmes se lancer à votre conquête. Certes il y eut bien dès 1891, engagés et classés à l’arrivée « Denise » de Paris et « Bonnichon » de Lyon mais c’étaient de vrais hommes ; de toutes façons, vous aviez refusé les engagements de 7 femmes ! En 1931 donc, sur 4 femmes, 2 roulaient en tandem et 1 seule solo terminera dans les délais. Vous refuserez l’homologation à la seconde pour 35 malheureuses minutes de retard alors qu’elle venait d’être victime d’un incident matériel. Vous avez l’intransigeance d’une antique maîtresse d’école ou d’une britannique dame de fer. Combien de femmes vous courtiseront-elles cette année, elles étaient moins de 7% en 2007 ? En 120 ans, vous avez bien changé : vous attiriez quelques dizaines de coursiers en votre jeune âge ; vous séduisez maintenant plusieurs milliers de routiers. Oui, 1891, première édition sous la houlette d’un pro de l’édition, Pierre Giffard qui n’a rien à voir avec les alcools angevins. N’empêche que le directeur du Petit Journal devait se griser d’exploits vélocipédiques. Son journal n’était pas le petit jaune d’Henri Desgrange, qui reprendra le flambeau dix ans plus tard ; pourtant, parmi les 206 participants, se distingue un grand bi chevauché, nom d’un pastis ! par un M. Duval. Ivres d’exploits, les plus impétueux concurrents partiront comme des boulets de… canon. Au bout de vingt minutes, le futur vainqueur passe en tête la redoutable côte de Picardie. Son nom ? les amateurs de chars le tairont car il ne roule pas sur des chenilles mais sur les premiers pneus démontables. Des pneus qu’il juge lourds dans les côtes et qui le lâchent à plusieurs reprises. Il n’en perce pas pour autant tous ses moyens mais, à Brest, alors qu’on arrive à Michelin de l’épreuve, il pointe en 2° position. Et des pointes, il va en trouver d’autres sur la route, tant qu’il n’aura pas rattrapé son adversaire qui, lui, chausse des Dunlop. Pointes qui engendrent des crevaisons, mais aussi pointes de dépit et de colère, d’orgueil également. Pointes de vitesse encore car notre homme, regonflé à bloc, a de la ressource et de la ruse : en stratège éclairé, il profite de l’obscurité et du nocturne sommeil de son rival au contrôle de Guingamp pour passer la ville tout phare éteint et prendre définitivement la tête jusqu’à Paris. Son nom, disais-je ? les amateurs de Charles Terront l’acclameront à son arrivée, au terme de 71h16mn de course. Avec ses 98 méritants « coursiers » ayant terminé l’épreuve – les derniers mettant plus de dix jours – Paris-Brest-Paris entrait directement dans l’histoire. Qualifié plus tard par ses amis de géant de la route, Charles Terront fut aussi admiré pour avoir remporté ce premier P.B.P (excusez, Monsieur, cette pointe, encore une, de familiarité) sans avoir dormi durant trois jours. Aujourd’hui, il n’est pas nécessaire d’être à la fois l’athlète et légende pour parcourir à vélo ce prestigieux aller-retour. Les rares géants de la route ont depuis lors entraîné dans leur sillage une multitude de gérants de la route qui ont appris à répartir au mieux leurs efforts et nombre de forçats sont devenus fort sages. Le cyclotouriste contemporain, qu’il pédale en randonneur ou audax, se repaît de fréquents repas où il évite d’être trop repus, et se ménage de courts répits ou de vrais temps de repos. Il n’a plus d’entraîneur pour guider ses roues mais n’hésite pas à rouler en groupe, voire carrément en club. Comme ses lointains devanciers, il peut s’assurer les services d’une assistance devenue auto-risée au fil des éditions alors qu’elle se faisait par l’intermédiaire du rail dans les débuts ; et duraille, ça l’était, la SNCF n’étant pas en retard, déjà, sur les décalages horaires ; et que dire des faux renseignements donnés par les managers des adversaires ! On assiste généralement de nos jours à plus de solidarité entre les participants même si certaines tricheries continuent d’être parfois avérées. Dans cette longue épreuve d’endurance qui n’a pourtant rien à voir avec un quelconque affluent du Rhône, s’il est toujours courageux et héroïque de faire montre de résistance, il n’est plus indigne ni lâche d’afficher son esprit de collaboration. Tant mieux, les étrangers, absents de la première édition, sont maintenant plus nombreux que les vélochtones et les comportements belliqueux ne siéent guerre. Ce rayonnement international est tout à votre honneur, Monsieur Paris-Brest-Paris, vous êtes au cyclotourisme ce que la haute couture est à la confection et ce que les grands chefs sont à la cuisine. Vous êtes devenu un fleuron national en passe d’égaler Jeanne Calment. Sérieusement, si vous séduisez toujours malgré votre âge, c’est grâce à votre absence d’artifices. Vous n’avez pris aucune ride et celles de la route et autres ornières ont quasiment disparu. Mais vos 1 200 kilomètres sont toujours aussi longs et vos routes aussi escarpées. Vous êtes en pleine lumière mais vous refusez les fards ; vous plaisez parce que vous êtes nature, parce que vous êtes une épreuve de vérité. Les milliers de cyclos qui se mesurent à vous cherchent en fait, grâce à vous, à se mesurer à eux-mêmes. Ils veulent savoir ce qu’ils valent, sportivement, humainement. Et même ceux qui recourent à une assistance n’ont personne pour pédaler à leur place. Vous n’êtes pas, Madame Paris-Brest-Paris, une fille facile ; voilà pourquoi vous subjuguez. Vous fascinez même les plus vaccinés. Feriez-vous payer un peu cher le droit de découvrir les voies les plus cachées qui mènent à votre conquête ? Il faut croire que non tant sont nombreux ceux qui, loin de se plaindre de l’addition, sont tombés dans l’addiction. Parcours mythique pour cyclos mi-toqués ? Si oui, c’est de la saine folie. Si vos héros se sont faits les hérauts de votre renommée, je n’aurai garde d’oublier, Monsieur Paris-Brest-Paris, tous ceux qui vous entourent de leurs soins attentifs et ont su vous garder en si bonne santé tout au long de votre vie traversée par les bouleversements de l’histoire. Si j’ai parlé de vos parents naturels, je dois évoquer vos parents adoptifs qui les ont relayés, les organisateurs successifs, l’Audax Club Parisien ; mais aussi les sociétés vélocipédiques initiales et les clubs cyclos actuels qui apportent leur concours diligent, aidé d’innombrables bénévoles, à la réussite de chaque édition. Permettez-moi, Monsieur, Madame Paris-Brest-Paris, de vous souhaiter un bon anniversaire avec l’enthousiasme et le souffle nécessaires pour souffler vos 120 bougies ; je ne vous ferai pas, quant à moi, l’injure de vous souffler le nom du gâteau sur lequel les disposer.
Le
cyclo gourmet de service
Lettre ouverte à ... C’est l’été, ce sont les vacances, il fait bon flâner, alors je vous écris une petite bafouille ; rassurez-vous, ce ne sera pas un roman, je ne tomberai pas dans le piège du roman fleuve. Je m’adresse à vous parce que vous traversez notre département et parce que régulièrement, des cyclotouristes de nos clubs se font un plaisir de suivre votre cours. Ceux qui font preuve de bon sens vous accompagnent de votre source à votre embouchure ; ceux qui préfèrent la découverte inversent le parcours. Aussi, il y a tous les cyclotouristes de passage qui profitent notamment de la période estivale et des aménagements consentis sur vos rives pour faire un bout de chemin à vos côtés. Une autre catégorie est composée des dizaines de milliers de promeneurs - cohorte diligente allant à vitesse de diligence - qui répondent à l’appel du 18 ou du 19 ou du 20 et quelque juin lancé par le Conseil Général de notre département. Enfin, n’importe quel quidam qui dame le macadam avec ses roues de bicyclette s’adonne à son gré au plaisir de rouler de temps à autre juste à côté de vous. Je voudrais tout d’abord vous dire toute mon admiration. Peut-être vous l’a-t-on déjà dit, en tout cas vous êtes certainement au courant : vous êtes bien bâtie. Vous êtes grande, le plus grand des fleuves de France. Vous êtes pourvue d’un bassin généreux, il recouvre le cinquième du pays tout de même. Votre gorge pourtant profonde est discrète et bien dissimulée au milieu des vallonnements du Forez et du Vivarais. Votre bouche est large, pas trop charnue. Mais ce que je trouve le plus appétissant chez vousc’est votre source, à peine un ruisseau, tout juste un filet mignon. Vous êtes une grande dame, une dame de cour(s) et on vous courtise. Pensez donc, six départements s’enorgueillissent de porter votre nom. Même la Seine, qui se la joue pourtant parisienne, n’arrive pas à votre hauteur. Et toutes ces rivières qui descendent hardiment de la montagne pour partager votre lit : l’Allier (est-il fou ?), le Cher (très cher), l’Indre (sans cochons), la Vienne (que pourra), la Maine (ainsi soit-il). Sans parler des plus humbles qui jouent dans les cours des petits. Grande dame, reine peut-être, vous avez aussi été courtisée par les rois qui ont édifié sur vos flancs de si élégants et majestueux châteaux. Vous en auriez à raconter sur les fêtes qui s’y déroulèrent et sur les intrigues parfois si noires qui s’y nouèrent. Que serait leur beauté sans l’élégance de l’ardoise qui les coiffe et qui se marie si bien à la couleur de vos eaux : soyez remerciée d’avoir en son temps prêté votre cours au transport batelier de cette matière précieuse. Depuis vous vous êtes quelque peu empâtée au fond de votre lit et pour retrouver les faveurs de vos charmes, il a fallu faire appel à des dragueuses professionnelles : histoires de bas-fonds pour amateurs de canal plus. Soyons justes : plus en amont, vous avez volontiers prêté vos flancs aux pics et aux pioches qui ont creusé un canal latéral au cours des siècles passés et au cours particulièrement paisible. Les péniches s’y adonnent à des transports tout en retenue, plus respectueux de la nature, et les bateliers et autres promeneurs du dimanche ou de la semaine se réjouissent des écluses qui y fleurissent. Je ne suis pas de ceux qui vous reprocheront de vous étaler un peu trop langoureusement dans votre lit en exposant aux ardeurs du soleil vos dessous sablonneux. Cette coquetterie estivale fait le délice des cormorans, sternes, gravelots et autres animaux à plumes qui viennent se reposer sur vos bancs J’ignore en revanche si s’y prélassent également des humains à poil mais ils feraient bien de se méfier car vous n’avez pas la réputation d’une femme facile et vos sables émouvants et mouvants en ont enfoui plus d’un. D’ailleurs vous pouvez bien vous la couler douce de temps en temps : les mêmes peut-être se plaindront de vos débordements hivernaux ou printaniers. Victimes du modernisme ambiant, ils exigent de votre part la terre nette et le haut débit à la fois. Mais quand votre débit s’accélère, vous avez du mal à le contenir et vous avez tendance à vous répandre. Quoi de plus normal, même à vous caresser dans le sens du courant, votre nature sauvage ressurgit et vous aspirez à retrouver votre lit d’antan, large de plusieurs kilomètres en nos plaines de l’Ouest. Ces terres, qui vous sont aujourd’hui interdites, vous les avez généreusement arrosées et enrichies de vos limons : chacun comprendra à quoi je fais alluvions. Mais les hommes, prenant pour fantaisies et caprices de midinette ce qui est votre nature véritable ont essayé de vous emprisonner en édifiant des barreaux réputés infranchissables de chaque côté de votre lit. Domestiquer la Loire : qui l’eût crue ? Les marques tracées sur les maisons riveraines témoignent de la force tranquille du fleuve qui a brisé ses chaînes en 1856, 1866, 1910. Du coup, les rois ont laissé la place à l’empereur en personne venu réconforter les ardoisiers trélazéens dont les puits avaient été inondés - un comble - et qui ne pouvaient plus faire carrière ; en conséquence Napoléon, le numéro III, a eu sa levée, 2 ans plus tard, en 1858, mais sur la rive de l’Authion seulement. Une levée de plus après toutes celles érigées depuis des siècles, y compris par les forçats que l’on força à ces travaux fort salvateurs qu’ils disaient. Mais vous connaît-on bien, Loire noble et sauvage ? Vous domptera-t-on un jour ? Les barrages feront-ils barrage à vos eaux tourmentées ? Les palplanches nouvellement implantées seront-elles plus étanches que de pâles planches ? Quand on veut chasser votre cours naturel, ne revient-il pas au galop ? Madame la Loire, vous méritez tout notre respect. Votre val, de Sully à Chalonnes, est maintenant classé au patrimoine mondial par l’Unesco et c’est une fierté pour tous ses habitants. Mais c’est tout votre cours qui a forgé notre histoire et nous sommes un peu vos enfants. J’ai de vous une connaissance imparfaite mais je vous prie de croire, madame la Loire, en ma sincère reconnaissance.
Bien cyclotouristement vôtre. Yannick Hinot (Mazé Anjou Club Rando)
Lettre ouverte à... Excusez-moi de la liberté que je prends de m’adresser directement à vous mais le cyclotouriste que je suis se pose un certain nombre de questions qui nécessitent l’éclairage avisé, à moins que ce ne soit l’avis éclairé, de votre docte savoir. Comme je vois que vous êtes ministre d’état et surtout des tas de choses, je suis sûr de frapper à la bonne porte. Annoncé, quasiment adopté puis reporté, simplement repoussé mais sans doute pas définitivement écarté, votre projet gouvernemental de taxe carbone me tarabuste sérieusement. Non que je sois présentement concerné car je chevauche encore un vélo en acier mais je changerai peut-être et je pense aussi, solidarité cyclo oblige, à tous mes collègues qui ont opté pour un vélo en carbone. Pourquoi donc voulez-vous le taxer ? Le carbone serait-il plus polluant que l’acier ou l’alu, voire le titane ? Avancerez-vous l’argument du développement durable ? mais dérailleur, pédalier, chaîne et autres organes du développement ne contiennent guère de carbone que je sache. Pourquoi pas taxer aussi l’acier parce que plus lourd et requérant une dépense énergétique supérieure pour le mettre en mouvement ? Et tant que vous y êtes, vous étendrez bien votre taxe au pédaleur, dont le poids est autrement plus important que celui de son vélo. Plus il est lourd, plus il consomme d’énergie pour avancer : une taxe sur l’obésité, certes c’est un peu gros mais j’en connais qui en feraient leurs choux gras. Attention, Monsieur le Ministre, de ne pas tomber dans les appréciations discriminatives ; c’est si facile. Je prends mon médecin par exemple. Il examinait récemment un mien ami cyclotouriste encore en activité : il (mon ami) travaille dans la fameuse biscuiterie LU (Lefèvre Utile si vous ne connaissez pas ; rien à voir donc avec votre collègue porte-parole du gouvernement). Bref, le médecin le trouve maigre (toujours mon ami), il est vrai qu’il est aussi profilé que le cadre de son vélo ; il le fait monter sur la balance (encore mon ami) et l’estime un peu léger pour sa taille. Il s’en inquiète : « Vous faites quoi dans la vie ? – Je travaille chez Lefèvre Utile. – Dans les ateliers de production ? – Non, j’ai un boulot d’ingénieur, je suis dans les bureaux. – Ah bon, je comprends mieux, conclut le médecin rassuré, il est normal que vous ne soyez pas lourd si vous êtes cadre à LU. » Je vous fais part de cette anecdote, qui n’est pas si nulle acier qu’elle en a l’air, pour que vous voyiez bien, Monsieur le Ministre, qu’on risque facilement de tomber dans les clichés et les jugements tout faits. C’est derechef la porte ouverte aux discriminations entre les gros et les maigres, aux remarques de mauvais goût : « Ah oui, vous êtes tellement lourd que vous êtes obligé d’avoir un vélo en carbone sinon avec la pesanteur vous feriez du surplace ! – Et vous, vous êtes tellement léger que vous avez besoin d’un vélo en acier pour ne pas vous envoler au premier coup de vent ! – Soyez poli, monsieur le gros, vos propos m’aigrissent. –Et les vôtres, monsieur le petit, m’agressent. » Vous savez, Monsieur le Ministre, dans notre fédération, ceux qui prennent le temps de se balader ont du mal à comprendre que d’autres éprouvent du plaisir à emmancher la grande plaque ; et ceux qui ont un vélo - aïe! - pardon, un vélo dernier cri se demandent quel agrément on peut bien avoir à rouler avec une randonneuse (je parle du vélo, pas de la dame). Entre partisans du tourisme à vélo et ceux qui arguent que dans leur dénomination, le « cyclo » précède le « tourisme », la coexistence n’est pacifique qu’elle en a l’air. C’est pourquoi toute taxe, par définition discriminatoire, serait source supplémentaire de divisions, brouilleries, fâcheries, bisbilles et autres zizanies. Et si vous adoptiez plutôt, Monsieur le Ministre des tas de choses, la position de votre collègue luxembourgeois qui encourage au contraire l’usage du vélo comme outil de déplacement quotidien : le salarié qui se rend ainsi à son travail ne touche-t-il pas de son patron 20 centimes d’euro par kilomètre ? Peu importe la marque du vélo, sa couleur, son matériau, peu importe les caractéristiques physiques de l’usager et vive l’énergie propre, non polluante, uniquement musculaire. Votre collègue des impôts est peut-être un trésor -public en tout cas, dans le privé je l’ignore- mais il offre aux conducteurs automobiles de déduire de leurs revenus imposables leurs frais de déplacements professionnels. C’est là une perception -si j’ose dire- à courte vue du problème des déplacements. Pourquoi n’en ferait-il pas bénéficier le cyclotouriste qui apporte ainsi sa contribution -directe- à la sauvegarde de la planète ? Pire encore, le travailleur du service public qui reçoit un ordre de mission –par exemple un enseignant pour une surveillance d’examen – se fait payer son déplacement s’il est en automobile mais ne reçoit rien s’il y va à vélo ! C’est fâcheux. Ne pensez-vous pas qu’il est dans l’essence de la défense de l’environnement de favoriser celui qui n’en consomme pas ? Je n’irai pas jusqu’à défendre mes collègues qui empruntent les sens interdits mais admettez avec moi, Monsieur le Ministre, qu’il n’est pas dans la nature du cyclotouriste de respecter l’essence obligatoire. Son carburant à lui, ce sont plutôt les glucides, surtout les sucres lents. Personnellement plus je vieillis, plus j’ai besoin de sucres lents ; et plus j’en consomme, plus j’avance lentement. À défaut d’être efficace, c’est logique, mais pour la plupart de mes collègues, la recette est bonne. Au hit-parade des sucres lents : des nouilles, des nouilles encore (surtout pour les amateurs de contrepèterie) ; ou sinon des pâtes : des spaghettis, des macaronis, des cannellonis, des ferraris (avec ou sans lolos), des buitonis, des paparazzi et des mamans rassises ; des pâtes nature, au beurre, au fromage, à la sauce tomate, à la bolognaise (avec ou sans eau de Bologne), à la carbonara ; encore que je crains pour cette dernière préparation : si je m’avale une pleine assiette de carbone à ras, est-ce que je ne vais pas être taxé ? Heureusement que je me les prépare moi-même ; dans ma jeunesse, c’était ma mère car bonne elle fut tout au long de sa vie ; j’aurais alors risqué une double taxation. Si vous vous en prenez à la fois à notre moyen de locomotion préféré et au carburant de notre énergie musculaire, c’est tout un pan de notre activité qui s’écroule et conséquemment de l’activité écologique et économique de notre pays. Sans vouloir jouer les vélorutionnaires fondamentalistes, voudriez-vous nous voir retomber dans un automobilisme primaire voire un immobilisme complet ? Il nous resterait la marche ? Vous pensez vraiment que recycler des cyclotouristes, ça marcherait ? Personnellement, au bout de cent bornes à vélo je suis encore d’attaque, mais dix kilomètres à pied et je suis… carbonisé. En espérant, Monsieur le Ministre de l’Écologie et du reste, que vous voudrez bien donner un écho logique à mes remarques, je vous prie de recevoir mes vertes salutations.
Le cyclécotouriste de service. L'économie du clignotant En économie, les spécialistes guettent régulièrement la couleur des clignotants : quand ils sont rouges, tout le monde tend le dos et craint les affres de la récession ; qu’ils virent au vert et le moral remonte au beau fixe. Dans le domaine de la circulation, voilà un indicateur trop facilement négligé. Le cyclotouriste lui-même est plus sensible au klaxon des voitures, dont il déplore à grands cris l’usage intempestif lorsqu’il le surprend au milieu de la route et dont il fustige tout aussi vertement l’absence quand il ne se manifeste pas pour annoncer une manœuvre de dépassement. Plus de sensibilité aussi précisément pour la distance de dépassement de ces mêmes automobiles : il est vrai que les courants d’air engendrés par le frôlement de certaines grosses cylindrées, sans parler des camions, lorsqu’elles vous rasent d’un peu trop frais, ont vite fait de vous enrhumer et de vous déporter sur le bas-côté, vous rappelant pour l’occasion votre fragilité de deux-roues non motorisé. Moindre attention donc portée au clignotant des voitures. Et pourtant… Combien d’automobilistes jugent-ils utiles de signaler à leurs collègues à quatre roues qu’ils vont dépasser un cycliste ? Notre président fédéral en fait partie. Moi également. Vous aussi sans doute parce que vous vous imaginez facilement dans la situation dangereuse du cyclo tout risque. Nous savons tous l’importance, et pas seulement l’obligation, de prévenir les automobilistes qui nous suivent que nous allons entamer une manœuvre de dépassement. Message clignotant les avertissant par voie de conséquence de la présence de quelqu’un ou quelque chose sur la partie droite de la chaussée. Appel irremplaçable à la vigilance accrue. Car nous avons tous nos petites défaillances au volant comme sur le vélo ; derrière un groupe de voitures ou un camion, il nous est difficile d’appréhender bien à l’avance les deux-roues qui circulent sur le côté. D’où l’intérêt évident d’être averti par celui qui nous précède, grâce à ce fameux clignotant. Or donc, combien d’automobilistes consciencieux consentent-ils à cette précaution indispensable ? A force de me poser la question, j’en suis venu à effectuer mes propres comptages sur 8 km d’une nationale réputée accidentogène, dans la période des 12-13 heures. Pour être d’actualité car datant du printemps 2003, les chiffres n’en sont pas moins inquiétants. Sur 100 automobilistes qui me doublent alors, de 16 à 35 % allument leur clignotant, la moyenne s’établissant autour de 27-28%, soit un peu plus d’1 automobiliste sur 4. Il est malheureusement vrai que, parmi les 72% qui ne daignent pas faire signe, certains vous serrent tellement qu’ils n’effectuent aucun déboîtement. Bien sûr, pour faire grimper les statistiques, il suffirait de rouler un peu moins à droite, ce qui aurait alors le don de réveiller les klaxons. Mais bon, les kamikazes sont suffisamment nombreux par ailleurs dans le monde ; et puis l’expérience finit par développer la sagesse. Car, soyons clairs et nous nous en apercevons tous, il y a de plus en plus de monde sur les routes. Voici un peu plus de 20 ans, quand j’ai commencé mes trajets quotidiens pour me rendre au boulot et en revenir, je dénombrais sur mon itinéraire 2 400 véhicules par semaine. Au début des années 90, ils atteignaient 3 600, soit une augmentation de 50%. Depuis j’ai fui cette nationale –sauf le mercredi après-midi où elle est un peu moins fréquentée- et j’ai dû abandonner mes comptages hebdomadaires. Cependant, l’observation assidue des plaques minéralogiques me fait aboutir au même constat. Voici une douzaine d’années, dans notre département du Maine-et-Loire, il fallait 5 ans pour passer d’une première lettre à la suivante (de SA à TA par exemple). Maintenant, 40 mois suffisent : augmentation de 50% là encore ! Espérons que cette progression ne soit pas linéaire et que nous nous approchions du sommet de la courbe car sinon les statistiques vont nous être aussi insupportables qu’aux économistes : pour ce qui est de la pratique sécurisée du cyclotourisme, les clignotants sont bel et bien au rouge ! Yannick Hinot (Mazé A.C.) « Alors, il a pas d’voiture ? » 8h20. Le jour n’est pas encore levé. La pluie serait légère si elle n’était fouettée par un vent fort de sud-ouest. En ce matin de janvier 1993, pour lutter contre les rafales, p’tit Jean se cramponne furieusement à son guidon et pédale avec énergie, se calant le plus possible à droite de la route, la nationale la plus accidentogène du Maine-et-Loire. La capuche de son Gore-Tex se referme régulièrement sur ses yeux, limitant encore plus sa visibilité. D’un gant déjà à demi trempé, il essaie gauchement de s’ouvrir l’horizon. Comme chaque matin ou presque depuis 1980, petit Jean se rend à son travail, à 17,5 km de chez lui. Pourquoi à vélo ? Si vous lui posez la question, il vous répond que la distance lui paraît un peu trop longue pour effectuer un tel parcours quotidien à pied… Alors il pédale, il pédale, tête enfoncée dans les épaules pour se faire tout petit contre le vent. Trop petit peut-être. Dans moins d’1 kilomètre, il va quitter cette fichue nationale pour une route moins fréquentée. Il pédale puis il ne pédale plus. Il sent bizarrement sa roue arrière se dérober sous lui et, sans comprendre ce qui se passe, se retrouve étendu sur l’herbe du bas-côté, à l’écart heureusement du trafic des voitures. Pas le temps de réaliser qu’il entend une voix juste derrière lui : « Excusez-moi, vous êtes bien monsieur H. ? » Hagard, p’tit Jean se détourne et aperçoit dans la pénombre une silhouette casquée. En se redressant, il découvre alors une mobylette, aussi piteusement affalée que son jeune propriétaire. Celui-ci dit connaître p’tit Jean et habiter près de chez lui : « Je ne vous ai pas vu mais je ne roulais pas vite ! c’est à cause du camion qui venait en face, j’ai été ébloui ! » P’tit Jean veut bien, c’est vrai, il n’a pas ressenti de choc à l’arrière. Alors que le jour commence tout juste à poindre, le jeune redresse sa mobylette et reprend sa route. P’tit Jean voudrait bien en faire autant mais sa roue arrière a très nettement perdu sa circularité d’origine. Fort heureusement, un automobiliste obligeant le reconnaît et le jugeant rapidement en fâcheuse posture, le conduit jusqu’à son lieu de travail. Peu marqué physiquement par cette sombre chute matinale, p’tit Jean reprend dès le lendemain le chemin de son boulot, sur son « mulet » en attendant la réparation de son compagnon de voyage préféré. Et les jours passent, trajets et kilomètres continuant de s’additionner gentiment. Arrivent les grandes vacances, parenthèse quasi frustrante : c’est quand les jours sont logiquement les plus beaux et presque les plus longs qu’il n’y a pas besoin de rouler ! Nouvelle rentrée en septembre, reprise du travail, des habitudes, des trajets à vélo. Quelques semaines plus tard, avant de quitter sa maison, p’tit Jean entend la sirène. Deux hectomètres sur la fameuse nationale et il est dévié à cause d’un accident, le énième accident mortel sur cette route. Est-ce la proximité ? Est-ce un rappel de sa mésaventure de janvier ? Est-ce le questionnement d’amis ou de voisins : « Mais, tu n’as pas peur sur la grand route ? » « L’autre soir, je ne vous ai vu qu’au dernier moment ; oui, vous aviez bien votre lumière mais je suivais un camion… » Est-ce le froid et objectif résultat de ses propres calculs, à savoir une augmentation du trafic de 50% sur les dix dernières années ? Est-ce l’effet de l’âge, annonciateur d’un peu de sagesse ? Bref, p’tit Jean se dit que s’il veut encore profiter des joies solitaires du pédalage au quotidien, il a intérêt à en limiter les risques. Alors, il sort ses cartes IGN, teste des routes signalées comme chemins et des chemins qui le sont réellement et opte finalement pour un parcours nouveau qui l’oblige juste à couper une fois la nationale. Coût de l’opération : 20 km. Mais pour ces 2,5 km supplémentaires, il faut compter 10 minutes de plus, la cause aux nombreuses intersections et aux stops, aux fréquents changements de direction et au mauvais état des petites routes de campagne. P’tit Jean se console de ces chiffres fâcheux en se disant qu’à raison de 40 km par jour, il terminera plus rapidement son deuxième tour du monde. Toujours aussi calculateur, il apprécie rapidement la différence entre 225 voitures et camions sur 8 km de nationale et moins de 10 voitures sur 11 km de chemins vicinaux ; il y a même des jours où les tracteurs sont plus nombreux que les automobiles. La faible quantité n’exclut pas la vigilance : incongru sur une nationale, un cyclo l’est presque autant sur des chemins perdus de campagne. Alors l’habitude aidant, les repères se prennent ; l’un et les autres finissent par apprivoiser les horaires et les lieux de rencontre, limitant le danger potentiel. Du coup p’tit Jean, pédaleur buissonnier, vit davantage au rythme de la nature. il a tout loisir d’admirer ses multiples variations saisonnières et les mœurs des animaux aquatiques et champêtres. Bien sûr, ce n’est pas idyllique tous les jours : la pluie, le vent, le brouillard, le froid érodent quelque peu son enthousiasme au fil des ans ; il s’équipe en conséquence, s’imperméabilise et se surchausse ; échaudé -ou refroidi- par le comportement hagard et dangereusement inattentif de certains automobilistes au petit matin, il réflectorise ses roues, son garde-boue, sa sacoche, son vêtement, il finit par se casquer régulièrement. Tout compte fait, il est vraiment trempé moins de dix fois par an. Le mauvais temps, à savoir tempête et verglas, ne l’a empêché d’enfourcher son vélo qu’une fois par année en moyenne. Il lui faut bien sûr composer aussi avec les imprévus de la route et les inévitables crevaisons ; par chance, elles sont survenues de jour et jamais par température trop basse. La dernière fois qu’il a dû réparer en cours de route,
c’était un matin de février. Le jour venait de faire son apparition ;
avisant une proche maison, il y pousse son vélo pour l’appuyer contre le
muret de clôture. Il change de chambre à air et regonfle quand le
propriétaire des lieux, un débonnaire sexagénaire, vient aux
renseignements : « Bonjour. Alors, il a crevé ? » P’tit Jean jette un coup
d’œil aux alentours, il n’y a qu’eux deux : « Oui, ça arrive de temps en
temps. » Et le bonhomme de poursuivre, avec cette déroutante et
malencontreuse habitude qu’ont certaines personnes de la région de
s’adresser à leur interlocuteur à la troisième personne : « Et il va
travailler où comme çà ? Certes, p’tit Jean n’est pas militant, en 1980, il n’a pas pris son vélo pour cela. D’abord, il y est allé par curiosité et y a pris goût. Il a continué par habitude ; 3 fois par semaine puis chaque jour ; par originalité aussi sans doute : « Ah oui, c’est vous le cycliste qu’on voit tous les jours ! ». Il a poursuivi par défi, les jours, les années et les kilomètres s’additionnant : un équivalent tour du monde, puis un deuxième, puis… Il a terminé par conviction. Et il a tenu 24 ans par plaisir. Il a terminé ? Ben oui, l’heure de la retraite a sonné ; il y en aura peut-être quelques-uns, le long du parcours quotidien qui s’étonneront de ne plus le voir passer. Mais il y a fort à parier qu’il continuera d’aller, sur les chemins, à bicyclette… Yannick HINOT (Mazé) Chronique d'un pédaleur au quotidien Vélo, boulot, Hinot Arlette Prat a tout à fait raison (voir ses « libres propos » du numéro de mars) : il y a beaucoup de personnes à pédaler en dehors des clubs et des sorties dominicales traditionnelles. Qu'elles adhèrent ou non à la F.F.C.T. n'est sans doute pas l'essentiel pourvu qu'existe le plaisir de pédaler et qu'avance l'amour du vélo. Roulant assidûment et en solitaire la semaine, assez régulièrement et en groupe le dimanche, je me garderai d'opposer les deux pratiques. En déformant une formule urbaine célèbre, le titre de mon article était tout trouvé. Car, les dizaines de milliers de kilomètres que j'ai parcourus ainsi ne sont pas le fait d'un retraité disposant de loisirs et de temps abondants, mais celui d'un français moyen qui utilise son vélo pour se rendre chaque matin sur son lieu de labeur obligé et en revenir chaque soir. Oui, c'est vrai, avec un nom comme le mien, on me l'a dit souvent, je n'ai pas beaucoup de mérite, on pédale plus facilement ! Formidable d'ailleurs l'impact qu'a pu laisser autour de lui Bernard Hinault : 9 fois sur 10, si je me présente à un guichet d'administration ou aux inscriptions à un brevet dominical, en déclinant mon identité, on me réplique : « Ah ! c'est comme Bernard ? » - « Pas tout à fait, Bernard n'est que mon deuxième prénom, et puis à la fin, c'est O.T. ». Et prêtant une oreille distraite à mes explications familiales, plus attirés manifestement par le prestige du grand champion que par mes revendications d'identité, pratiquement 3 fois sur 4, il écrivent H.I.N.A.U.L.T. Aucun lien de parenté donc avec l'illustre homme, 6 ou 7 ans de plus que lui d'ailleurs et des capacités musculaires et athlétiques en rien comparables aux siennes, mes camarades de club ne me démentiront pas. Et pourtant, voilà plus de 10 ans maintenant, je me suis lancé à l'aventure. J'avais depuis une année la chance d'habiter Mazé à 17,5 km de mon lieu de travail, sis dans la capital française de l'Ardoise, honneur lui soit rendu, Trélazé, en périphérie angevine. Ce qui constitue une bonne distance : suffisamment longue pour avoir le temps de s'échauffer et prendre, au fil des jours, valeur d'entraînement, et pas trop longue pour pouvoir être parcourue quotidiennement sans dépense excessive ni d'énergie ni de temps. Pas d'obstacle particulier sur la parcours qui adopte un profil bas, avec une dénivelée qui doit friser les 20 mètres. L'ennui principal, c'est plutôt l'emprunt sur 8 km d'une nationale à juste titre réputée voyageuse et traîtresse. « MAIS VOUS N'AVEZ PAS DE VOITURE? » Mais enfin, je suis parti benoîtement un beau jour de septembre 1980. Et j'ai remis ça le lendemain, sans savoir exactement quel jour j'allais reprendre la voiture. J'avais pris l'initiative stratégique d'en parler à 2 ou 3 quidams des environs, histoire d'en tirer une motivation supplémentaire : si je ne voulais pas passer à leurs yeux pour un simple prétentieux qui l'ouvre un peu trop, il me fallait tenir le plus longtemps possible. Les matins se faisaient plus frais, ils se firent plus froids, mais bon, ce n'est pas parce qu'il fait un degré de moins que la veille qu'on renonce ! Bref, je me piquais au jeu, pas fâché de passer pour un intrus voire un original au milieu de la diligente cohorte des automobilistes gagnant ou quittant chaque jour leur lieu de travail vers la grande ville voisine. Et c'est vrai qu'au début,
ça en a intrigué quelques uns qui le faisaient savoir indirectement : « Vous
pensez, avec leur maison qu'ils viennent de se mettre sur le dos et leurs
deux jeunes enfants... ça doit tirer, il faut faire des économies ! » (s'ils
savaient le nombre de fonds de culottes que j'ai usés sans parler des
chaînes, plateaux, couronnes et autres pneus !). Et d'autres qui le
faisaient savoir directement : « Mais vous n'avez pas de voiture ? » Ce qui les titille encore,
c'est la régularité : « Mais vous faites ça tous les jours ? Hiver comme été
? » Ce à quoi je réponds : Près de 1500 fois le même trajet, mon vélo pourrait me conduire tout seul au travail. Je me suis tout de même autorisé deux variantes. La première, quand la neige trop abondante sur nos petites routes de campagne rend l'accès habituel à la nationale un peu trop acrobatique et scabreux. Cela a bien dû m'arriver 5 fois en 10 ans ! Pour le reste, le trafic important et la trace sur l'axe principal permettent les déplacements, avec mes pneus de 20, à condition de vigilance accrue. La deuxième variante, aussi fréquente que la première, quand de violentes rafales de nos vents dominants du sud ouest se font un malin plaisir de pousser irrésistiblement et latéralement le poids plume que je suis vers le milieu de la route. Très malsain aux heures de pointe, auquel cas je préfère obliquer vers des voies plus abritées et surtout beaucoup moins fréquentées! « PLUS VOUS VOUS FAITES DISCRETPLUS FACILEMENT ON VOUS ECRASE » Voilà donc pour les conditions météo : sorti des tempêtes et du verglas (source de danger pour moi et pour les autres) il a rarement de quoi empêcher un cyclotouriste mordu d'enfourner son vélo quotidien. La pluie ? Elle ne m'a jamais empêché de partir, dusse-je m'essorer à l'arrivée. Les grands froids ? je ne peux pas vous dire, je n'ai jamais eu affaire à une température inférieure à - 15° C ; jusque là, c'est tout à fait supportable, quitte à m'équiper comme un Esquimau et à parvenir glacé sur le lieu du boulot, la barbe dégoulinante de brillants stalactites, pour peu qu'ait sévi ce matin là un brouillard givrant dont raffole notre Val de Loire. Ceci dit, la conjugaison hivernale de nuit et brouillard (comme dirait Jean Ferrat) nécessite vigilance redoublée, et réflexion intense car nos moyens d'éclairage, aussi halogènes soient-ils, font malgré tout pâle figure au milieu des puissants projecteurs des 4 roues. J'en ai retenu une leçon : sur la route comme dans la vie, il importe de se faire bien voir si vous voulez aller loin. Et plus vous vous faites discret, sur le bas côté de la route comme dans bien des situations sociales, plus facilement on vous écrase. Je n'irais pas jusqu'à rouler au mi-lieu de la chaussée, mais un bon coup de klaxon atteste au moins qu'on vous porte attention. Ceci dit, j'entretiens plutôt de bonnes relations avec les automobilistes. Sans doute, il y a les trop pressés qui vous ignorent superbement ou les trop pressants qui ont tendance à vous pousser de l'épaule jusque sur le bas côté. Mais il y a même des poids lourds qui savent ralentir et attendre le passage propice pour vous doubler. Il y a aussi ceux qui chaudement calfeutrés dans leur habitacle climatisé et leurs habitudes confortables regardent avec apitoiement ce malheureux forcené du mollet exhaler des jets de buée à chaque respiration dans la froidure hivernale, tel un trotteur du grand prix d'Amérique ; s'ils savaient comme je les plains d'être obligés de gratter leur pare-brise bouché de givre nocturne ! Encore heureux quand leur gas-oil gelé ne les cloue pas définitivement sur le bord de la route. Mais il y a bien plus de connivence que de rivalité. De puissantes et durables relations se nouent au fil des dépassements ou des rencontres quotidiennes. Je me rappelle encore la marque, la couleur et la plaque minéralogique de certaines voitures que j'apercevais régulièrement voilà 10 ans, en ignorant tout de leurs propriétaires ! Et j'ai appris à en reconnaître bien d'autres depuis : ont-elles remplacé les premières, sont-elles de nouvelles venues ? Combien de fois, me baladant autour de chez moi, me suis-je fait cette réflexion : « Tiens, cette voiture-là, je la vois tous les soirs ». Pour parfois découvrir que son propriétaire habite dans mon proche voisinage ! Force des habitudes : certains automobilistes se rendent compte qu'ils sont en retard parce qu'ils me doublent à 8 h 15 au lieu de 8 h 10 ou me croisent plus loin : authentique ! Ils devraient nuancer car l'impact du vent suffit parfois à créer des écarts importants. J'en soupçonne même plusieurs, passés directement de leur garage à leur voiture et à leur trajet, de guetter la présence ou l'absence de mon bonnet pour se faire une idée de la température ambiante ! Calcul faussé : ma calvitie bien installée me conseille vivement de me couvrir le chef bien au dessus des gelées ! « IL Y A AUSSI CEUX QUI NE ME FONT PAS SIGNE Il y a ceux pour qui la prise de conscience
s'effectue un beau jour, au hasard d'une rencontre ou d'une réunion : Plus souriant, le deuxième souvenir : le bonjour d'un petit garçon. Il devait avoir 5 ou 6 ans au début. Tous les mardi et jeudi, son papa le conduisait à l'école, et lui, à l'arrière de sa 2 CV bleue, il me faisait des grands gestes de la main. Peu à peu, au bout de 2 ans, le papa s'est enhardi à donner un coup de klaxon. Une AX blanche a remplacé la 2 CV. C'était parfois la maman. Mais lui était toujours là avec son grand sourire tellement encourageant. Je n'ai jamais su qui c'était. Cela a duré au moins 5 ans ; après il a dû quitter l'école primaire. Formidable complicité ! Et il y a aussi ceux qui ne me font pas signe « pour ne pas risquer d'attraper un accident ». « LE VÉLO, Finalement, les voyages sont bien remplis, entre la recherche des automobiles ou automobilistes familiers et l'observation du paysage. Au sol, je finis par connaître tous les nids de poule. Il y a bien des nouveautés, mais elles consistent souvent en installation du tout à l'égout ou autres canalisations dans les morceaux de bourgades que je traverse et se traduisent finalement en termes de tranchées (17 sur 300 m dans un endroit) et de chausse-trappes dans la pénombre des soirs d'hiver : bonjour les pneus et les jantes ! Il y a également les maisons que l'on voit grandir, les toitures qui se restaurent, les terrains qui s'aménagent, les pelouses qui pointent le bout de leur herbe, les murettes qui se montent, les haies qui se développent ou qui périssent, victimes des froids exceptionnels de 1985 ou des sécheresses estivales de 1989 et 1990. Des animaux aussi périssent : moins de kamikazes nocturnes de l'asphalte, je veux parler des hérissons, mais beaucoup d'oiseaux estourbis, des rats écrasés, quelques chiens aussi et une recrudescence de chats. Je n'oublie pas les scolaires qui attendent sur le bord de la route, révisant leurs leçons ou tapant dans un caillou, le ramassage du car. Il y a la dame qui va toujours chercher son pain à l'heure de l'ouverture, les commerçants du vendredi matin qui dressent leur étal sur la place de l'église dans l'espoir des premiers chalands, l'ouvrier qui rejoint ses serres à 7 h 59 pétantes, son casque soigneusement accroché au guidon de sa mobylette. Et la valse des étiquettes dans les stations services : pas facile à suivre à certaines époques, dur pour la mémoire. Sur les trois stations de départ, il n'en reste plus qu'une : univers impitoyable à la Dallas, deux autres les ont supplantées dans l'enceinte de moyennes surfaces nouvellement construites. Et puis, car il faut bien revenir à la route, attention oblige, il y a les nouvelles voitures et les voitures neuves : intéressant de chercher « la » dernière immatriculation (au fait, dans le Maine et Loire, à 5 % d'erreur près, il y a 1000 immatriculations par semaine, c'est moi qui vous le dis). Et je peux même vous donner les nouvelles intéressantes du trafic hebdomadaire, chiffres recueillis par un comptage méthodique et régulier sur plusieurs semaines. Sur les 15 km d'axes principaux, je dénombrais, me dépassant ou me croisant, 2500 voitures par semaine en 1982. Ce nombre a atteint les 3000 en 1988, il dépasse maintenant les 3200. J'avais même établi, il y a quelques années, le pourcentage approximatif des poids lourds, des cars, camionnettes et autres véhicules utilitaires, mais ces chiffres mériteraient d'être contrôlés et réactualisés ! Enfin, si je compte bien, ça fait plus de 800.000 véhicules qui me passent tout près depuis bientôt 11 ans. Vous voyez, pas de quoi m'endormir dans la monotonie : le vélo c'est la découverte et l'aventure au quotidien. Beaucoup plus d'un tour du monde déjà, avec d'autres dangers, d'autres rencontres, mais toujours sur les mêmes 17,5 km de bitume (faux : la nationale a été mise hors gel voici 5 ans et quasiment toutes les autres portions ont été rafistolées !). Un peu fou ? Un peu original ? Un peu provocateur ? « Ah si, vous êtes courageux ! » (sous-entendu : « comme c'est exceptionnel, ça me dispense d'essayer ? ») Non, plus que du courage, du plaisir. Tous les matins, un de mes premiers gestes : ouvrir les volets et consulter le thermomètre, scruter le ciel s'il fait jour. Mais à vélo, même par mauvais temps, on peut prendre du bon temps. Et je suis content de voir que quelques copains s'y mettent quand ils en ont le loisir. J'ai même un collègue qui s'est tapé pendant 5 ans ses 24 km à vélo matin et soir. Je me suis souvent demandé si j'en aurais fait autant ! Un de plus qui avait compris que le vélo, ce n'est pas une mode. C'est un mode... de vie. Yannick Hinot
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La dernière mise à jour de ce site date du10/21/11